Disciple d’Houphouët-Boigny

par Amady Aly Dieng , vendredi 7 novembre 2008 |

  • Par Camille Alliali
  • Juris-Editions Abidjan 2008
  • 232 pages

Dans le message qu’il adresse au peuple ivoirien à l’annonce du décès du Président Houphouët-Boigny, le Président Abdou Diouf du Sénégal a écrit : « La disparition de ce sage marque d’une certaine manière l’éclipse d’une ombre tutélaire qui fut pour les hommes de ma génération protectrice et rassurante, source intarissable d’inspiration ».

Camille Alliali est l’un de ces hommes à qui fait allusion l’ancien président du Sénégal. Il a grandi à l’ombre de Félix Houphouët-Boigny et vécu aux côtés de ce grand homme d’Etat, quarante années d’une vie publique au service de la construction de la Côte d’Ivoire moderne. Il est de ceux que le Président appelait ses disciples. Et c’est à ce titre qu’il retrace son itinéraire de fils d’un paysan ivoirien ordinaire et sa vie publique auprès d’Houphouët-Boigny.

Boulé-N’zikpri près de Toumodi, Camille Alliali est issu d’une famille qui a émigré de la région de Didiévi à la recherche de terres cultivables ou de sites aurifères comme le faisaient la plupart des Baoulé de Côte d’Ivoire. Après l’école primaire publique de Toumodi dirigée par un des premiers instituteurs d la colonie, Kablan Koizan, Il se présenta au concours d’entrée de l’Ecole Primaire Supérieure de Bingerville (Eps), mais il échoua parce qu’il avait refusé de se faire opérer pour une hernie. Grâce aux relations de son père, Maître Ouégnin n’eut aucune difficulté à le faire inscrire au lycée Van Vollenhoven de Dakar.

Au cours d’un voyage, le professeur Richard-Mollard lui conseilla de faire une licence en droit et de préparer ensuite le concours d’entrée à l’Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer (Enfom). Il lui a recommandé de s’inscrire à l‘université de Grenoble dont il lui a vanté le climat et la quiétude propices aux études.

Ne pouvant en conscience se résoudre à devenir un administrateur des colonies, un agent de l’oppresseur, dans le temps où la lutte anti-coloniale incarnée en Côte d’Ivoire par le Pdci-Rda, faisait rage, il décida d’être avocat pour assurer la défense de ses parents et ses concitoyens.

A cette époque en 1953, il n’y avait de Barreau constitué. Les avocats-défenseurs étaient nommés par arrêté du Gouverneur Général de l’AOF le gouverneur général siégeant à Dakar.

La profession comptait : deux Ivoiriens : Maîtres Lucien Yapobi et Lambert Aka ; des Français de souche : Maîtres Josse, Genthon, Monéco, Vigouroux, Cointeau, Bataillé, Brière de l’Isle et Reveille ; d’origine antillaise : Maître Clarac et Carleton ; d’origine sénégalaise : Maître Seyni Loum, ou guinéenne : Maître Sikhé Camara.

L’arrêté du Gouverneur général le nommant avocat-défenseur ne fut pris qu’un an après le dépôt de sa demande et après plusieurs rappels et l’intervention de Jean Delafosse, son futur beau-père qui siégeait au Grand Conseil de l’Aof à Dakar.

En dépit de ces difficultés, il a pu assurer la défense des militants du Pdci-Rda poursuivis soit à la suite d’affrontements avec les militants des autres partis, soit pour répondre de délits imaginaires qui leur étaient imputés par l’administré pour saper leur moral, affaiblir leur combativité et briser le mouvement dans élan.

Après avoir été le premier ambassadeur de la Côte d’Ivoire à Paris, il fait à nouveau figure de pionnier en devenant le tout premier ministre des Affaires étrangères de Côte d’Ivoire. Il retrace le rôle de son pays dans la création d’organisation politique comme l’organisation de l’Unité Africaine (Oua), la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (Bceao), la Banque Africaine de Développement (Bad). Il évoque les troubles de voisinage et les conflits avec le Burkina Faso de Thomas Sankara et la Guinée de Sékou Touré. Il donne des précisions sur les relations du Ghana de N’Krumah et de Rawlings avec la Côte d’Ivoire. Il traite de beaucoup de sujets comme le Nigéria et la question biafraise, Jonas Savimbi, l’Unita et la guerre civile angolaise, l’Afrique du Sud, l’apartheid et la politique de dialogue.

Camille Alliali a été Ministre d’Etat, maire de Toumodi et militant du Pdci. Il passe en revue les rares congrès du Rda qui sont trois : le congrès constitutif à Bamako tenu le 18 octobre 1946 ; le deuxième congrès devait se tenir à Bobo-Dioulasso en 1948, mais devant le refus opposé à son organisation par le Gouverneur de Haute-Volta, c’est le deuxième congrès ordinaire du Pdci de janvier 1949 qui se transforma en congrès confédéral du Rda ; le troisième et le seul auquel il eut la chance de participer comme membre de la délégation du Pdci, mais qui devait être aussi le dernier, s’est tenu à Bamako du 25 au 30 septembre 1957.

Plusieurs personnalités politiques françaises de haut rang dont Pierre Mendès France, François Mitterrand et Edgar Faure y ont pris part. Là C. Alliali se trompe ; Mendès France n’était pas présent, j’ai assisté à ce congrès comme délégué de l’Union Générale des Etudiants d’Afrique Occidentale (Ugeao). Il a examiné les différents congrès du Pdci. C. Alliali rappelle les visées sécessionnistes et les tentatives supposées ou avérées de renversement du régime : l’affaire du Sanwi, l’affaire du Guébié, les complots de 1963, le complot du capitaine Sio.

En 1972, la question de la probité des serviteurs de l’Etat commençait à se poser. Le remaniement ministériel intervenu le 20 juillet 1977 n’aurait été qu’un simple changement dans la composition du Gouvernement si quatre personnalités influentes de l’équipe, les ministres de l’Economie et des Finances, l’Agriculture, du Plan et celui des Affaires Etrangères n’avaient pas perdu leurs portefeuilles et si leur éviction n’avait été interprétée comme la volonté du chef de l’Etat de combattre les premiers signes de corruption en sanctionnant ceux parmi ses collaborateurs proches, dont l’intégrité était mise en cause.

Des affaires comme celles de la Logemad et de la Cogexim sont une illustration de la fièvre de l’argent qui a accompagné la prospérité de la Côte d’Ivoire et des pièges dans lesquels il ne fallait pas tomber. C’était la course à l’enrichissement.

Les manifestations de rue de février 1990 qui allaient ébranler le pouvoir ont fait l‘effet d’un véritable tremblement de terre qui a pris tout le monde par surprise, même si des secousses périodiques en milieu scolaire et universitaire pouvaient le faire craindre. Pour la première fois depuis qu’il présidait aux destinées de la Côte d’ivoire indépendante, Houphouët-Boigny se trouvait sur le front social en désaccord avec l’ensemble des acteurs : fonctionnaires, salariés, étudiants. Le président fit appel à Alassane Ouattara, gouverneur de la Bceao pour lui confier une mission de supervision et de contrôle en matière économique et financière. Camille Alliali donne des précisions sur l’hospitalisation du Président à Paris, sur son retour à Yamoussoukro où il décède le 7 décembre 1993 et sur une dévolution du pouvoir très controversé. Ce livre est un témoignage qui peut être utile pour ceux qui écriront l’histoire de la Côte d’Ivoire.